Comment un grand sportif fait-il pour prendre de bonnes décisions : vous êtes-vous déjà demandé comment Roger Federer était capable de choisir en une fraction de seconde le placement idéal de son retour de service… ou comment Cristiano Ronaldo décidait, en bout de course, de l’orientation de sa frappe en fonction du positionnement de la défense… ou encore comment un musicien de Jazz choisissait en un éclair de la prochaine note à jouer lors d’un morceau d’improvisation ?

La capacité à prendre (très] rapidement de bonnes décisions fait partie des caractéristiques importantes que l’on retrouve chez les sportifs de haut niveau.

Un sportif doit en effet réussir à faire un choix rapidement au risque de rater une occasion importante de gagner.

Je vous propose aujourd’hui de mieux comprendre cette compétence clé à travers l’étude du fonctionnement de la mémoire chez les grands sportifs. Pourquoi, ou plutôt comment un sportif prend-il de bonnes décisions ?

La mémoire comme principal moteur

Avant toute chose, permettez-moi de vous faire un bref récapitulatif de ce qu’est la mémoire. Nous nous intéresserons aux composantes importantes de la mémoire pour prendre une bonne décision rapidement. J’éviterai volontairement de parler des parties non-essentielles ici – je vous invite fortement à lire notre série d’articles sur la mémoire pour en savoir plus. 

Les composantes de la mémoire : La mémoire de travail

On distingue trois mémoires principales : la mémoire de travail, la mémoire à court terme et la mémoire à long terme, elles-mêmes divisées en plusieurs catégories. Pour le besoin de l’article, nous ne parlerons que de la mémoire de travail et la mémoire à long terme. 

Ce n’est plus un secret pour vous, la mémoire de travail sert à retenir temporairement une information pour que l’on puisse la traiter. Soit elle est pertinente et nous la stockons dans la mémoire à long terme, soit elle ne l’est pas, et elle sera oubliée. Pour la garder en mémoire de travail, on retrouve trois composants qui sont contrôlés par un dernier : “l’administrateur central”. Le premier permet de garder temporairement en mémoire une information par la répétition verbale, c’est ce que l’on appelle la boucle phonologique. La seconde est le calepin visuo-spatial qui a pour rôle de maintenir les stimuli visuels et spatiaux, tandis que le troisième composant se nomme “le tampon épisodique”. Il sert de relais entre les deux autres composants et la mémoire à long termeil “transforme” l’information à retenir en souvenir.

Pourquoi un grand sportif prend il de bonnes décisions ?

(Schéma de la mémoire de travail)

Le fonctionnement de la mémoire de travail est long et énergivore. Par exemple, pour retenir une série de chiffres en la répétant, il faudra beaucoup de concentration et d’énergie. 

Les composantes de la mémoire : La mémoire à long terme

La mémoire à long terme se compose quant à elle d’une partie déclarative ou explicite qui regroupe d’un côté nos souvenirs – mémoire épisodique – et d’un autre côté les informations brutes, ce que l’on nomme la mémoire sémantique – les faits. En d’autres termes, tout cela représente nos apprentissages conscients, à l’inverse de la mémoire implicite ou non déclarative.

Pourquoi un grand sportif prend il de bonnes décisions ?(schéma de la mémoire à long terme)  

Regardons à présent la notion d’amorçage. Le phénomène d’amorçage – qui fait partie de la mémoire non-déclarative – est en quelque sorte l’échauffement de la mémoire, et sa préparation à travailler dans un contexte précis. Par exemple, si je vous montre l’image d’un cheval (c’est l’amorçage) puis, vous demande de me citer un animal, il y a de fortes chances que vous répondiez “cheval” car vous venez de voir la photo d’un équidé. Si je vous avais montré plutôt une affiche du roi lion, votre réponse aurait probablement été différente. L’amorçage correspond donc aux relations effectuées par votre cerveau inconsciemment. 

Enfin, l’autre composant de la mémoire non-déclarative est est la mémoire procédurale : c’est la mémoire des apprentissages moteurs. Marcher ou conduire une voiture sont des apprentissages que nous avons ancrés dans cette forme de mémoire – ils ont d’abord été réalisés consciemment, puis ont été automatisés dans la mémoire procédurale. Par exemple, lorsque vous marchez, vous ne réfléchissez pas à toutes les étapes pour le faire.

 Les différences entre sportifs amateurs et experts pour prendre de bonnes décisions

Pour identifier pourquoi un sportif de haut niveau arrive à prendre de bonne décision, les chercheurs les ont comparés à des sportifs moins expérimentés. Ils ont mis à jour un certain nombre de différences que nous allons découvrir ensemble..

La première différence évidente entre un sportif amateur et expert est la quantité de situations vécues. En tant que sportif de haut niveau, la pratique sportive, avec les entraînements et les compétitions, est quasi quotidienne. L’expert vivra beaucoup plus de situations auxquelles se référer pour prendre une décision. Par exemple, un basketteur se trouve devant le panier. Deux choix s’offrent à lui : passer à son coéquipier ou tenter le shoot. Cette situation se répète dans chaque match, avec des spécificités plus ou moins importantes, ce qui permet à l’expert d’engranger une grande quantité de situations vécues.

Voyons ce qu’il se passe dans la mémoire à long terme. L’expérience de Ripoll (1970) nous éclaire là-dessus. Elle consistait à montrer des séquences de basket à des amateurs, novices et experts et à leur demander de reproduire les placements des joueurs et le déplacements des ballons et des sportifs. Ce test a été reproduit pour plusieurs autres disciplines telles que le football, le volley ball ainsi que la gymnastique. Les résultats ont montré que les experts ont de meilleures réponses que les amateurs. En d’autres termes, les sportifs de haut niveau mémorisent mieux les situations liées à leur domaine de prédilection (Williams apporte une nuance en parlant uniquement de situations qui ont du sens). La grande quantité de connaissances sur son domaine de prédilection et la facilité à les récupérer dans la mémoire déclarative seraient des facteurs explicatifs. La quantité de situations vécue n’est cependant pas le seul facteur.

Talent grand sportif

Approfondissons maintenant le fonctionnement de la mémoire non déclarative des experts. Les athlètes ont un deuxième avantage sur les amateurs au niveau de leur mémoire implicite. En effet, dans la pratique sportive, la réponse à une situation donnée doit être prise très rapidement. Les chercheurs ont donc voulu étudier la mémoire implicite – celle dont on n’a aucune conscience – pour comprendre son rôle dans la prise de décision. Pour cela, ils ont présenté des images de situations au football et le sujet devait effectuer le bon choix parmi trois réponses possibles – tirer, garder ou passer. On comparait ensuite les réponses données avec celles attendues. Pour tester l’effet d’amorçage, les images étaient montrées à nouveau après 7 à 15 images. Ici également, les sportifs de haut niveau ont donné de meilleures réponses que les autres. De plus, et c’est important de le souligner, l’effet d’amorçage c’est-à-dire donner la bonne réponse plus rapidement sur une image déjà montrée est présent chez l’athlète et non chez l’amateur. 

Le processus de la prise de (bonnes) décisions chez le sportif

La mémoire de travail est responsable de la prise de décision. L’inconvénient réside dans sa durée d’action particulièrement longue. Ainsi, pour obtenir une réponse rapide, l’expert doit passer outre la mémoire de travail pour puiser directement dans sa mémoire implicite. Pour vérifier cette hypothèse, les scientifiques ont repris le test précédent en paralysant la mémoire de travail. Pour cela, rien de plus simple, il faut saturer la capacité de la mémoire de travail par des activités. Par exemple, pour désactiver la boucle phonologique, on demandait au sujet d’apprendre une liste de mots et de les reconnaître. Une fois la mémoire de travail occupée à autre chose, il suffisait simplement de refaire le test. Les résultats sont sensiblement les mêmes. Les experts donnaient plus rapidement et plus souvent les bonnes réponses et bénéficiaient de l’amorçage alors que les amateurs échouaient plus souvent à donner la bonne réponse. Cela a permis de conclure que les grands sportifs n’utilisent pas la mémoire de travail pour prendre des décisions mais uniquement la mémoire à long terme. 

Cela montre que le secret pour prendre de bonne décisions rapidement réside dans la désactivation de la mémoire de travail au profit de la mémoire implicite. En effet, comme elle stocke les apprentissages non-conscients, elle va permettre au grand sportif d’avoir des réponses spontanées à des situations. Encore une fois, l’entraînement est le seul moyen d’atteindre ce niveau d’expertise.

Ce qu’il faut retenir de la prise de bonnes décisions chez un grand sportif :

  • La prise de décision est directement liée à la mémoire et plus particulièrement la mémoire de travail et la mémoire à long terme.
  • Le sportif expert possède une banque de données de situations qu’il utilise pour prendre les bonnes décisions. 
  • La prise de décision rapide est basée sur la mémoire implicite (la fameuse “intuition”) et non sur la mémoire de travail, plus lente.
  • Revivre une même situation permet aux grands sportifs de bénéficier d’un effet d’amorçage. 

Pourquoi un grand sportif prend-il de bonnes décisions – sources scientifiques :

  • B. Zoudji, B. Debû, B. Thon, Se décider bien et vite, Cerveau et Psycho, Essentiel n°21, p.22-26, Avril 2015 https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/neurosciences/se-decider-bien-et-vite-8337.php
  • Formation “Neurosciences pour l’accompagnement”, Arche, module “mémoire” présentée par Karim Benchenane (docteur en neuroscience et chargé de recherche)
  • B. Zoudji et al., Efficiency of the mnemonic system of expert soccer players under overload of the working memory in a simulated decision-making task, in Psychology of Sport and Exercises, vol. 11, pp. 18-26, 2010.
  • B. Zoudji et B. Thon, Expertise and implicit memory : Differential repetition priming effects on decision making in experienced and inexperienced soccer players, in International Journal of Sport Psychology, vol. 34, pp. 189-207, 2003.

 

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